7

Nora donna un tour de clé à la porte de son bureau, déposa son précieux paquet sur une chaise et débarrassa sa table de travail de tous les livres et papiers qui l’encombraient. Il était 8 heures du matin et le Muséum donnait encore l’impression de somnoler, mais Nora prit la précaution d’occulter la porte vitrée donnant sur le couloir afin d’éviter toute indiscrétion, non sans un sentiment de culpabilité qu’elle ne s’expliquait pas vraiment. Elle recouvrit sa table d’une grande feuille de papier qu’elle fixa aux quatre coins avec du scotch avant de préparer plusieurs sacs à échantillons, quelques flacons de verre fermés par des bouchons, une pince à épiler et des épingles. Puis elle tira du tiroir de son bureau les divers objets récoltés la veille sur le chantier : pièces de monnaie, peigne, touffe de cheveux, bout de ficelle et vertèbre. Enfin, elle étala la robe sur la feuille de papier avec mille précautions, comme pour s’excuser de la manière indigne dont ce malheureux chiffon avait été manipulé depuis vingt-quatre heures.

Smithback avait failli s’étouffer d’indignation la nuit précédente lorsqu’elle avait catégoriquement refusé de déchirer la doublure de la robe pour examiner le morceau de papier qui s y cachait. Elle le voyait encore, pitoyable et lisible dans sa tenue de clochard. Mais il avait eu beau user des arguments habituels du journaliste outré, drapé dans sa dignité, Nora avait tenu bon. Le souterrain était détruit désormais, et il n’était pas question d’opérer à la va-vite, au risque de perdre définitivement les quelques informations que pouvait encore receler cette robe.

Elle recula d’un pas, s’assurant que la lumière entrant à flots par la fenêtre éclairait convenablement son précieux trésor. Un examen général révéla que la laine verte était de mauvaise qualité. Sa forme, plutôt longue avec sa collerette et son corsage plissé, était caractéristique des vêtements féminins de la fin du XIXe siècle. Le corsage était doublé de simple coton blanc, jauni par les ans. Nora palpa le tissu et détecta le morceau de papier juste en dessous de la taille. Pas trop vite, se dit-elle en s’installant à sa table. Une chose à la fois.

La robe était copieusement tachée, mais il était difficile de savoir, sans procéder aux tests appropriés, s’il s’agissait de sang, de graisse, de poussière de charbon ou encore de cire fondue. L’ourlet, très usé, s’était déchiré par endroits, tout comme le tissu même de la robe qu’on avait rapiécé ici et là. Nora s’empara de sa loupe pour examiner de plus près les taches et les déchirures. Les trous avaient été reprisés à l’aide de fils de différentes couleurs, mais aucun n’était vert : il ne faisait guère de doute que la malheureuse avait raccommodé le vêtement du mieux qu’elle le pouvait.

Pendant toutes ces années dans le souterrain, la robe avait été préservée des rongeurs et des insectes, prouvant ainsi que les niches constituaient la plus hermétique des cachettes. Ajustant à sa loupe une lentille plus puissante, elle découvrit toutes sortes de saletés, en particulier de minuscules grains de poussière noire, probablement du charbon. Elle en préleva quelques-uns à l’aide de sa pince à épiler et les plaça dans une pochette transparente. Elle procéda de même avec d’autres poussières, mais aussi avec des cheveux et des fils qu’elle enferma méticuleusement dans les pochettes préparées à cet effet. Elle se servit ensuite d’un microscope stéréoscopique pour rechercher des particules encore plus petites.

Des dizaines de poux desséchés lui apparurent aussitôt, mêlés à quelques puces géantes, et elle recula involontairement d’un air dégoûté avant de reprendre ses observations en souriant intérieurement. À ce niveau de grossissement, les fibres de laine servaient de refuge à une faune exotique qui aurait fait la joie de n’importe quel expert médico-légal.

Nora s’apprêtait à prélever d’autres échantillons lorsqu’elle prit brutalement conscience du silence anormal qui régnait dans son bureau. Se retournant brusquement, elle sursauta en découvrant l’inspecteur Pendergast, debout derrière elle, les mains dans le dos.

— Seigneur ! s’écria-t-elle en faisant un bond sur sa chaise. Vous m’avez fait une de ces peurs !

— Croyez bien que j’en suis sincèrement désolé, répondit Pendergast avec une légère courbette.

— J’aurais pourtant juré avoir fermé la porte à clé.

— On ne peut rien vous cacher...

— Dites-moi, inspecteur. Vous avez des dons cachés de magicien, ou bien vous avez crocheté ma serrure ?

— Disons... un peu des deux, même si le terme « crocheté » ne me semble pas adéquat lorsqu’il s’agit d’ouvrir les serrures antédiluviennes du Muséum. Comme je suis trop connu à mon goût dans ce lieu, je me vois contraint d’user de discrétion.

— La prochaine fois, passez-moi un coup de fil, ça évitera de me donner des frayeurs.

À la vue de la robe, Pendergast ne put réprimer un commentaire :

— Vous n’aviez pas ce vêtement en votre possession hier, n’est-ce pas ?

— Non.

— J’en déduis donc que vous ne manquez pas de ressources, professeur Kelly.

— Je suis retournée sur le chantier cette nuit et...

— Tut, tut, tut ! l’interrompit-il d’un geste de la main. Je préfère ne rien connaître de vos activités nocturnes douteuses... Mais cela ne m’empêche pas de vous féliciter pour votre esprit d’initiative. En tout état de cause, je ne voudrais pas interrompre plus longtemps votre labeur.

Nora se remit aussitôt à sa tâche. Au bout de quelques minutes, n’y tenant plus, Pendergast demanda :

— Nous avons retrouvé bien d’autres vêtements dans le souterrain, hier. Alors, pourquoi cette robe en particulier ?

Sans un mot, Nora retourna la robe, découvrant une pièce grossière au niveau de la doublure. Pendergast s’approcha vivement

— Il y a un morceau de papier cousu dans la doublure, dit-elle simplement. Je venais de le trouver quand on m’a priée de vider les lieux.

— Puis-je me permettre d’emprunter votre loupe ?

Nora la lui tendit. Penché sur la robe, Pendergast procéda à un examen minutieux avec un professionnalisme impressionnant. Il se redressa enfin.

— Du travail rapide, visiblement improvisé. Vous remarquerez que toutes les autres réparations ont été effectuées avec soin, presque avec amour. La propriétaire de cette robe considérait ce vêtement comme un bien précieux. En revanche, ce travail a été effectué à l’aide de fils prélevés directement sur la robe. Les points sont inégaux, maladroits, et je soupçonne leur auteur d’avoir travaillé à la hâte, se servant d’une écharde de bois, à défaut d’une aiguille.

Nora plaça le microscope au-dessus de la pièce et prit plusieurs clichés photographiques à différents niveaux de grossissement avant d’en réaliser une nouvelle série à l’aide d’une bague macrophotographique, s’appliquant sous le regard attentif de Pendergast.

Enfin, elle repoussa le microscope, saisit la pince à épiler et déclara d’une voix émue :

— Et maintenant, voyons un peu ce qu’il y a là-dedans.

Dénouant délicatement l’extrémité du fil, elle décousit la pièce. Après avoir déposé le fil dans un flacon, elle la souleva et mit au jour une feuille de papier pliée en deux, probablement une page arrachée à un livre.

Nora prit le temps de placer la pièce dans une pochette plastique avant de déplier précautionneusement la feuille à l’aide d’une pince ; à épiler à bouts de caoutchouc. Un message à moitié effacé y avait été tracé maladroitement en lettres brunes qu’elle n’eut aucun mal à déchiffrer :

je m’Appele MarY GreeNe âge 19 Ans N°16 Watter street

Nora plaça la feuille sur la platine du microscope et l’examina, puis elle s’effaça pour céder sa place à Pendergast, impatient de regarder à son tour. Au terme de longues minutes d’observation, il rompit le silence :

— Sans doute aura-t-elle usé de la même écharde pour écrire.

Nora approuva de la tête. Les lettres, inégales, avaient en partie arraché le papier.

— Puis-je tenter une expérience ? demanda Pendergast.

— Laquelle ?

Pendergast sortit de sa poche une petite éprouvette fermée par un bouchon.

— Il s’agit d’enlever quelques particules de cette encre à l’aide d’un dissolvant spécial.

— Allez-y.

Nora n’eût pas été surprise de découvrir tout un laboratoire médico-légal dans les poches de son étrange compagnon.

Pendergast ouvrit l’éprouvette, découvrant un minuscule tampon à prélèvement qu’il approcha de l’un des coins de la feuille avant de le replacer dans l’éprouvette. Secouant celle-ci tout en la mettant à la lumière, il attendit quelques instants et le liquide vira au bleu. Lentement, il se tourna vers Nora.

— Alors ? demanda-t-elle vivement, tout en lisant sur son visage la réponse à sa question.

— Ce message a été écrit à l’aide de sang humain, professeur Kelly. Le sang de cette jeune fille, à n’en pas douter.

[Aloysius Pendergast 03] La chambre des curiosités
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